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HISTOIRE DU SCHAÏKH SAN'ÂN.

 
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abdelrahmane
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MessagePosté le: Mar 1 Aoû - 19:38 (2017)    Sujet du message: HISTOIRE DU SCHAÏKH SAN'ÂN. Répondre en citant

HISTOIRE DU SCHAÏKH SAN'ÂN. (V. 1159.)



Le schaïkh San'ân était un saint personnage de son temps, plus parfait que tout ce qu'on peut dire. Ce schaïkh resta dans la retraite pendant cinquante ans avec quatre cents disciples parfaits. Chacun de ses disciples, chose étonnante ! ne cessait de faire pénitence jour et nuit. Il avait les œuvres et la science en partage, et il avait aussi des amis ; il avait les avantages extérieurs et la révélation intérieure, ainsi que l'intelligence des mystères. Il avait exécuté quatre ou cinq fois le pèlerinage de la Mecque ; il avait passé à cet exercice un temps considérable. Il faisait des prières et des jeûnes sans nombre ; il n'omettait aucune pratique de la sunna. Ses anciens étaient hors d'eux-mêmes à son sujet en se voyant ainsi surpassés. Cet homme spirituel aurait fendu un cheveu ; il était fort dans les miracles et les degrés du spiritualisme. Quiconque était malade ou abattu retrouvait la santé par son souffle. En résumé, dans la joie et la tristesse, il était un exemple pour les hommes et comme un drapeau dans le monde. Quoiqu'il se vît le modèle de ses compagnons, il vit pendant quelques nuits la même chose en songe ; à savoir, que de la Mecque il allait résider en Grèce, et qu'il y adorait une idole. Après avoir eu ce songe fâcheux, il fit part de la douleur qu'il en éprouvait ; car, hélas ! le Joseph de la grâce allait tomber dans le puits ; une circonstance difficile se présentait dans le chemin. « J'ignore (dit-il) si je pourrai retirer mon âme de ce chagrin ; je dois renoncer à la vie si je veux professer la foi. Sur toute la surface de la terre il n'y a pas un homme qui ait à supporter une telle vicissitude dans sa route ; s'il la surmonte, le chemin sera lumineux pour lui jusqu'à ce qu'il atteigne son but ; mais s'il ne peut y réussir, le chemin sera à la fin trop long pour lui. » Bref, ce maître incomparable dit à ses disciples : « Mon parti est pris ; il faut que j'aille tout de suite du côté de la Grèce, afin d'avoir promptement l'explication de ce songe. » Ses quatre cents disciples fidèles l'accompagnèrent dans le voyage. Ils allèrent de la Caaba aux confins de la Grèce, et ils parcoururent d'un bouta l'autre ce pays. Par hasard ils virent un balcon élevé, sur lequel était assise une jeune fille. C'était une fille chrétienne, d'une figure angélique, qui possédait des facultés contemplatives dans le chemin de Dieu. C'était un soleil sans déclin sur la sphère de la beauté et sur le zodiaque de la dignité. L'astre du jour, par la jalousie que lui inspirait l'éclat de son visage, paraissait dans la rue qu'elle habitait plus jaune que le visage des amants. Quiconque liait son cœur à la chevelure de cette jeune fille ceignait la ceinture des chrétiens en songeant à cette chevelure ; quiconque plaçait son âme sur le rubis des lèvres de cette beauté ravissante perdait la tête avant même d'avoir mis le pied dans le chemin de l'amour ; l'aurore prenait une teinte noire à cause de ses noirs cheveux ; la Grèce se couvrait de rides, à cause de cette belle aux éphélides. Ses deux yeux étaient la séduction des amants ; ses deux sourcils figuraient des arcs parfaits. Lorsqu'elle regardait ses admirateurs, elle les terrassait de la main de son œillade. Son sourcil formait comme le cintre de la lune de son œil où se repose la prunelle. Lorsque cette prunelle de son œil agissait avec énergie, elle saisissait comme une proie l'âme de centaines d'hommes. Son visage, sous ses cheveux lisses, brillait comme un charbon ardent ; l'humide rubis de ses lèvres rendait altéré un monde entier ; le narcisse de ses yeux langoureux avait pour cils cent poignards ; celui qui avait soif de l'eau pure dont on s'abreuve à sa bouche, ainsi qu'une source vive, ressentait sur son cœur le piquant de ses cils comme autant de poignards. Vu que les expressions ne pouvaient passer par sa bouche, tant elle était petite, on ne comprenait pas ce qu'elle disait. En effet, la forme de sa bouche était celle du trou d'une aiguille ; et sa taille, aussi mince qu'un cheveu, était en outre serrée par son zunnâr. Elle avait au milieu du menton une fossette couleur d'argent, vivifiante comme les discours de Jésus. Des milliers de cœurs, noyés dans le sang comme Joseph, se précipitaient tête baissée dans ce puits. Des perles aussi brillantes que le soleil ornaient ses cheveux ; elle avait le visage couvert d'un voile d'étoffe noire. Lorsque cette jeune fille chrétienne eut levé son voile, le cœur du schaïkh déjà asservi s'enflamma. Par là même qu'elle montra son visage de dessous ce voile, elle ceignit les reins du schaïkh de cent zunnâr au moyen d'un seul de ses cheveux. Quoique le schaïkh n'eût pas arrêté ses regards sur la jeune chrétienne, toutefois il ressentit pour elle un amour qui produisit un effet tel, que son libre arbitre glissa entièrement de ses mains, et qu'il tomba lui-même sans que ses pieds pussent le soutenir ; il tomba, dis-je, à cet endroit même, consumé par le feu de l'amour. Tout ce qu'il avait cessa d'exister tout à fait ; son cœur s'évanouit en fumée par l'effet du feu de son amour. L'amour de cette jeune fille mit son âme au pillage ; l'infidélité se répandit des cheveux de la chrétienne sur sa foi.

Le schaïkh livra donc sa foi et acheta l'infidélité ; il vendit sa situation saine et acquit l'infamie. Cet amour agit avec violence sur son âme et son cœur au point qu'il désespéra de son cœur et fut rassasié de son âme : « Lorsque la religion vous quitte, s'écria-t-il, à quoi bon le cœur ? Oh ! combien est pénible pour moi l'amour que je ressens pour cette jeune chrétienne ! »

Lorsque ses disciples le virent si affligé, ils comprirent ce qui était arrivé. Ils furent étonnés à son sujet, et, stupéfaits, ils tinrent la tête baissée. Plusieurs lui donnèrent des conseils qui n'avaient pas d'utilité, car en les admettant il n'aurait éprouvé aucun bien-être. A quiconque lui donna son avis, il n'obéit pas, parce que son affliction n'était susceptible d'aucun remède. Comment un amant passionné pourrait-il recevoir des ordres ? Comment une douleur qui détruit tout remède pourrait-elle agréer un remède ? Jusqu'à la nuit pendant ce long jour il eut l'œil fixé sur le balcon et la bouche ouverte. Les étoiles, qui cette nuit brûlaient comme des lampes, empruntaient leur chaleur au cœur de ce saint personnage. Son amour s'accrût cent fois cette nuit, et inévitablement il fut tout à fait hors de lui. Il arracha son cœur à lui-même et au monde ; il jeta de la poussière sur sa tête et se mit en deuil. Pendant quelque temps il n'eut ni sommeil ni repos ; il était agité par l'amour, et il se lamentait à l'excès. « Seigneur, disait-il, cette nuit n'est donc pas suivie du jour pour moi, ou bien est-ce que la lampe du firmament ne brûle pas ? Je suis resté bien des nuits en abstinence, et personne ne pourrait dire ce que j'ai supporté. Je n'ai plus eu la force de brûler comme la bougie ; il n'est pas resté d'autre eau à mon foie que le sang de mon cœur. On m'a retiré, comme la bougie, de la liquéfaction et de la brûlure ; on me brûle dans la nuit et l'on me retire dans le jour. J'ai été assailli toute la nuit ; je suis resté plongé dans le sang de la tête aux pieds. Cent attaques m'ont atteint à chaque instant durant la nuit ; mais j'ignore quand viendra le jour où je succomberai. Celui qui éprouverait de telles angoisses pendant une seule nuit en aurait pour toujours le cœur consumé. Je suis resté jour et nuit dans les plus grands tourments. Cette nuit a été un jour fatal pour moi. Le malheureux incident que je devais subir un jour, c'est cette nuit qu'il a eu lieu. O Seigneur ! il ne doit pas y avoir de jour après cette nuit ; la lampe du firmament ne doit pas brûler de nouveau. Ô Dieu ! quelle est donc la chose que signale cette nuit ? Sera-t-elle le jour de la résurrection ? La lampe du firmament a-t-elle été éteinte par mes soupirs, ou bien s'est-elle cachée dans sa jalousie pour la beauté de l'objet de mon amour ? Cette nuit est aussi longue et aussi noire que « es cheveux ; sans cette circonstance, je serais mort cent fois, privé de voir sa face. Je brûle dans cette nuit par l'effet de la folie de mon amour, je n'ai pas la force d'en supporter l'agitation ; mais qu'est ma vie, pour que je la passe à décrire mon affliction et à déplorer ce que j'éprouve ? Où est ma patience, pour que je retire mes pieds sous le pan de ma robe, ou qu'ainsi que les hommes spirituels je prenne la coupe enivrante du vin ? Où est ma fortune, si elle n'accomplit pas mon désir, et si elle ne me vient en aide dans l'amour de cette jeune fille ? Où est ma raison, pour que je puisse faire usage de la science, on qu'avec adresse je me serve pour moi-même de mon jugement ? Où est ma main, pour que je mette sur ma tête la poussière du chemin, tandis que je la relèverai de dessous la poussière et le sang ? Où est mon pied, pour qu'il cherche la rue de mon amie ? Où est mon œil, pour que je puisse voir encore son visage ? Où est mon amie, pour me donner son cœur en me voyant dans une telle peine ? Où est-elle, pour me prendre par la main ? Où est le jour, pour que pendant sa durée je pousse des cris et des gémissements ? Où est l'intelligence, pour en faire un instrument de sagesse ? Ma raison, ma patience et mon amie ont disparu. Quel est cet amour, quelle est cette douleur, quelle est cette chose ? »

Tous les amis du schaïkh, prenant intérêt à lui, se réunirent cette nuit, à cause de ses plaintes. Un d'eux lui dit : « O grand schaïkh, lève-toi, et chasse la tentation à laquelle tu es en proie. Lève-toi, et fais l'ablution légale (gusl) de cette tentation. » Le schaïkh lui répondit : « Sache, ô impatient ! que j'ai fait cette nuit cent ablutions avec le sang de mon cœur. »

Un autre lui dit : « Où est ton chapelet ? car comment pourrais-tu te bien conduire sans chapelet ? » Il répondit : « J'ai rejeté mon chapelet de ma main, afin de pouvoir me ceindre du zunnâr chrétien. »

Un autre lui dit encore : « O saint vieillard ! si tu as péché, repens-t'en sans retard. » Le schaïkh répondit : « Je me repens actuellement d'avoir suivi la loi positive ; je veux quitter la position absurde où j'étais. »

Un autre lui dit : « O toi qui connais les secrets ! réveille-toi et lève-toi pour la prière. » Il dit : « Où est le mihrab de la face de mon amie, afin que je n'aie désormais d'autre soin que d'y faire le namâz ? »

Un autre lui dit : « Jusques à quand tiendras-tu ce discours ? Lève-toi, et va dans le secret adorer Dieu. » Le schaïkh dit : « Si mon idole était ici, il me conviendrait alors, en effet, de faire adoration devant elle. »

Un autre lui dit : « Tu n'éprouves donc pas de repentir ? tu ne conserves donc aucun attachement pour l'islamisme ? » Il dit : « Personne n'est plus repentant que moi de n'avoir pas été amoureux jusqu'ici. »

Un autre lui dit : « Un dive t'a barré le chemin et a percé inopinément ton cœur avec la flèche de la frustration. » Il répondit : « Dis au dive qui barre mon chemin de m'attaquer tout de suite, s'il doit le foire, agilement et lestement. »

Un autre lui dit : « Quiconque est intelligent te dira, bien que tu sois notre directeur, que tu t'es égaré. » Il dit : « Je m'embarrasse peu de ce qu'on pourra dire, et je n'ai pas honte de ma conduite. J'ai brisé avec une pierre la fiole de l'hypocrisie. »

Un autre lui dit : « Tes vieux amis sont affligés à ton sujet, et leur cœur en est fendu en deux. » Il dit : « Puisque la jeune chrétienne a le cœur satisfait, mon propre cœur est insouciant sur tout le reste. »

Un autre lui dit : « Arrange-toi avec nous, qui sommes tes vrais amis, afin de retourner cette nuit en notre compagnie à la Caaba. » Il dit : « A défaut de la Caaba, il y a l'église. Je suis en possession de ma raison dans la Caaba, mais je suis ivre dans l'église. »

Un autre lui dit : « Décide-toi tout de suite à partir, va te recueillir dans le harem sacré de la Mecque, et y demander pardon à Dieu. » Il répondit : « Je veux demander mon pardon en posant ma tête sur le seuil de la porte de cette belle. Laisse-moi donc en repos. »

Un autre lui dit : « L'enfer est sur ta roule ; toutefois on peut toujours l'éviter, en veillant sur soi. » Il dit : « L'enfer peut bien être sur ma route, mais c'est un seul de mes soupirs qui alimente le feu des sept enfers. »

Un autre lui dit : « Reviens à de meilleurs sentiments par l'espoir du Paradis, et repens-toi de ta mauvaise conduite, » Il répondit : « Puisque j'ai une amie au visage céleste, j'ai à ma portée la route du Paradis, si je veux y arriver. »

Un autre lui dit : « Crains Dieu, et rends-lui l'honneur qui lui est dû. » Il dit : « Ce feu que Dieu a jeté dans mon cœur, je ne puis le rejeter de mon cou. »

Un autre lui dit : « Renonce à ce dangereux objet, reviens à la foi et sois croyant. » Il dit : « Ne cherche autre chose auprès de moi que l'infidélité. Ne demande pas la foi à celui qui est devenu infidèle. »

Connut ! les discours des amis du schaïkh ne produisaient aucun effet sur lui, ils se décidèrent à garder le silence, en voyant qu'ils avaient pris un soin inutile. Des flots de sang s'agitèrent dans l'intérieur de leur cœur et finirent par sortir au dehors.

Enfin le lendemain, lorsque le Turc du jour, armé de son bouclier d'or, trancha la tête avec son sabre à la nuit noire, et que le monde, plein de tromperie, fut plongé dans un océan de lumière provenant de la source du soleil, le schaïkh, auparavant si retiré du monde, mais désormais le jouet de son amie, alla dans sa rue errer avec les chiens. Il s'assit, dans la méditation, sur la poussière de cette rue, le cœur en désordre, comme les cheveux qui ornaient le visage de sa belle, semblable à la lune. Près d'un mois, jour et nuit, il attendit patiemment dans sa rue de voir le soleil de sa face. A la fin, il tomba malade, privé qu’il était de voir celle qui avait asservi son cœur, et cependant il ne leva pas la tête du seuil de sa porte. La terre de la rue de cette idole était son lit, et la marche de sa porte son oreiller. Comme la belle chrétienne vit qu'il ne quittait pas sa rue, elle comprit qu'il était amoureux d'elle. Elle se déguisa, et lui dit : « O schaïkh ! pourquoi es-tu ainsi troublé ? Comment se fait-il qu'un abstinent tel que toi soit enivré du vin du polythéisme et vienne s'asseoir dans la rue des chrétiens ? Si le schaïkh m'adore, la folie s'emparera de lui pour toujours. »

Le schaïkh lui dit : « C'est parce que tu m'as vu faible, que tu as dérobé mon cœur, qui déjà ne m'appartenait plus. Ou rends-moi mon cœur, ou cède à mon amour. Considère ma supplication, et n'agis pas avec pruderie ; laisse la coquetterie et la fierté, et fais attention à moi, qui suis pîr et amant malheureux. O ma belle ! puisque mon amour est sérieux, ou tranche-moi la tête, ou apporte la tienne à mes embrassements. Je suis prêt à sacrifier ma vie pour toi, si tu le demandes ; car si tu le voulais tu me rendrais cette vie par le contact de tes lèvres. O toi dont les lèvres et les boucles de cheveux m'offrent à la fois avantage et désavantage ! te posséder, c'est mon dessein et mou but. Ne me jette pas tantôt dans le trouble par tes cheveux embrouillés, tantôt dans la langueur par tes yeux languissants. À cause de toi, mon cœur est comme du feu, mes yeux se fondent en eau ; sans toi, je suis sans parent, sans ami, sans patience. Privé que je suis de toi, j'ai vendu le monde ainsi que ma vie, et j'ai cousu ma bourse par l'effet de ton amour. J'ai répandu des larmes de mes yeux comme la pluie, parce que hors de toi mes yeux ne me servent plus pour voir. Mon cœur par ta vue est resté dans le deuil ; mon œil a vu ta face, et mon cœur est resté dans le chagrin. Personne n'a vu ce que j'ai vu de mes yeux, et qui est-ce qui a enduré ce que mon cœur a enduré ? Il n'est resté de mon cœur que le sang ; mais pourrai-je oie nourrir du sang de mon cœur, s'il ne me reste plus de cœur ? Désormais ne me frappe plus, moi malheureux, qui t'implore ; ne me soufflette pas avec tant de violence pour me terrasser. Ma vie s'est passée dans l'attente ; si je puis m'unir à toi, je trouverai enfin la vie. Chaque nuit je dresse des embûches à ma propre âme ; je joue ma vie au bout de ta rue. La face sur la poussière de ta porte, je la donne gratis en échange de la poussière. Je gémis plaintivement à ta porte ; ouvre-la, et admets-moi un instant en ta présence. Tu es le soleil ; comment pourrais-je m'éloigner de toi ? Je suis l'ombre ; comment pourrais-je exister sans toi ? Quoique je sois comme l'ombre par l'effet de la crainte, je suis toutefois la fenêtre d'où l'on découvre ton soleil. Je mettrais sous moi les sept coupoles du monde, si tu abaissa » ta tête vers moi, qui suis un homme perdu. »

« O vieux radoteur ! lui répondit la jeune chrétienne, n'as-tu pas honte d'employer du camphre et de préparer ton linceul ? Rougis de confusion. Puisque ton souffle est froid, ne cherche pas l'intimité avec moi. Tu es devenu pîr ; ne fais pas le projet de jouer ton cœur. Occupe-toi actuellement de ton linceul ; cela vaudra mieux que de t'occuper de moi. Dans l'âge avancé que tu as atteint, borne-toi à la vie animale. Tu ne peux inspirer de l'amour ; va-t'en donc. Comment pourrais-tu obtenir la royauté, lorsque tu ne peux trouver du pain pour te rassasier ? »

Le schaïkh répliqua : « Tu dirais encore mille autres choses, que ton amour seul occuperait toujours mes pensées. Qu'importe qu'on soit jeune ou vieux pour aimer ? L'amour produit son effet sur tous les cœurs qu'il touche. »

La jeune fille dit : « Si tu es ferme dans ton projet, tu dois te laver absolument les mains de l'islamisme, car l'amour de celui qui n'est pas identique à son ami n'est que couleur et odeur. »

Le schaïkh dit : « Je ferai tout ce que tu me diras, et j'exécuterai passivement ce que tu me commanderas. Toi dont le corps est blanc comme l'argent, je suis ton esclave ; mets à mon cou, pour faire connaître mon esclavage, une boucle de tes cheveux. »

La jeune fille dit : « Si tu es un homme d'action, tu dois te décidera faire quatre choses ; c'est à savoir : te prosterner devant les idoles, brûler le Coran, boire du vin, fermer les yeux à la religion positive. » Le schaïkh dit : « Je consens à boire du vin, mais je n'accepte pas les trois autres conditions. Je puis boire du vin à ta beauté, mais je ne puis me décider à faire les trois autres choses. »

Elle dit : « Lève-toi donc et viens boire du vin ; lorsque tu auras bu du vin, tu éprouveras l'émotion qui te décidera à accepter les autres conditions. »

On conduisit donc le schaïkh jusqu'au temple des mages, et ses disciples y accoururent en toute hâte. Le schaïkh vit là réellement une réunion toute nouvelle pour lui, banquet dont l'hôte se distinguait par une incomparable beauté. Alors le feu de l'amour fit disparaître l'eau de ses œuvres, et les boucles de cheveux de la jeune chrétienne qu'il aimait emportèrent ses mérites. Il ne conserva ni sa raison, ni son bon sens ; il soupira silencieusement en ce lieu. Il accepta une coupe de vin de la main de son amie, il la but, et il retira son cœur de ses devoirs.

Le vin et l'amour de son amie agirent en même temps sur le schaïkh. Que dis-je ! l'amour qu'il ressentait pour cette lune s'accrut à l'infini. En effet, lorsque le schaïkh vit cette belle à la bouche gracieuse, et qu'il contempla ses riantes lèvres de rubis comme les deux valves d'une boîte, le feu de l'amour s'empara de son cœur, et un fleuve de sang se porta vers ses cils. Il demanda encore du vin et il le but ; il mit à son oreille une boucle des cheveux de sa belle en signe d'esclavage. Il se rappelait les ouvrages, au nombre de plus de cent, qu'il avait lus ou écrits lui-même sur la religion, et le Coran, qu'il savait si bien par cœur ; mais lorsque le vin parvint de la coupe dans son estomac, son sens spirituel s'effaça, et il ne lui resta plus qu'une vaine prétention. Tout ce qu'il savait disparut de son esprit, à mesure que le vin (bâdah) produisit son effet ; son esprit s'en alla comme le vent (bâd). Le vin lava entièrement de la tablette de sa conscience le sens spirituel qu'il possédait auparavant. L'amour de cette belle le rendit soucieux, et tout ce qui l'avait occupé jusqu'alors s'évanouit pour lui.

Lorsque le schaïkh fut ivre, son amour devint violent, et son âme fut agitée comme l'Océan. Étant dans l'ivresse, la coupe en main, il regarda donc cette idole et perdit tout à coup son libre arbitre ; il laissa glisser son cœur de sa main, et, excité par le vin, il voulut porter la main au cou de la belle chrétienne.

La jeune fille lui dit : « Tu n'es pas un homme d'action, tu n'as que des prétentions en amour ; tu ne connais pas le sens mystérieux des choses. L'état normal ne peut s'allier à l'amour, mais l'infidélité y est favorable. Si tu as le pied ferme dans l'amour, tu possèdes le chemin de mes boucles de cheveux tortillées. Pose le pied dans l'infidélité, représentée par mes boucles embrouillées ; suis la route de mes cheveux, tu pourras dès à présent mettre ta main à mon cou ; mais si tu ne veux pas suivre ce chemin, lève-toi et va-t'en ; prends ton bâton et le manteau de faquir. » A ces mots l'amoureux schaïkh fut tout à fait abattu, et il se soumit avec insouciance au destin. Avant que le schaïkh fût ivre, il n'avait déjà plus le sentiment de son existence ; mais lorsque l'ivresse se fut emparée de lui, son esprit et sa raison lui échappèrent entièrement. Il ne revint plus à lui, et il fut livré à l'ignominie ; il se fit effrontément chrétien. Le vin vieux qu'il but produisit sur lui un effet extraordinaire ; il fit perdre la tête au schaïkh, et le rendit incertain comme le compas. Son vin était vieux, et son amour jeune, Sa maîtresse étant présente, comment la patience était-elle possible ? Dans cet état extatique, le schaïkh s'enivra, et comment n'aurait-il pas été hors de lui, étant ivre et amoureux ?

« O visage de lune ! dit-il, je suis sans force ; dis-moi ce que tu veux de moi, qui ai perdu mon cœur. Si lorsque j'avais ma raison je ne suis pas devenu idolâtre, j'ai brûlé le Coran devant l'idole lorsque j'ai été ivre. »

La jeune chrétienne lui répondit : « Tu es actuellement mon homme ; qu'un bon sommeil répare tes forces, car tu es digne de moi. Tu étais auparavant cru pour l'amour, mais maintenant que tu as acquis de l'expérience tu es cuit ; salut donc ! »

Lorsque la nouvelle arriva aux chrétiens que le schaïkh dont il s'agit avait embrassé leur croyance, ils le portèrent dans leur église tandis qu'il était encore ivre, et ils lui dirent de ceindre le zunnâr. En effet, le schaïkh se serra les reins de cette ceinture ; il jeta son froc dans le feu, et il se livra aux actes de la religion chrétienne.

Il rendit son cœur libre de l'islamisme, et ne se souvint plus de la Caaba, ni de la qualité de schaïkh. Après quelques années de vraie foi, le vin nouveau dont il a été parlé lava encore son visage (pour en faire disparaître tout ce qui tenait à la religion positive). Il dit alors : « L'apostasie m'a pris pour but ; l'amour que j'ai ressenti pour la jeune chrétienne a produit son effet. Je ferai tout ce qu'elle me dira désormais, et j'irai encore plus loin que je n'ai fait jusqu'ici ; car je n'ai pas adoré les idoles dans un jour de raison, mais seulement quand j'étais plongé dans l'ivresse. » Il ajouta : « O charmante jeune fille ! que reste-t-il à faire ? Tout ce que tu as ordonné a été exécuté. Qu'y a-t-il encore à accomplir ? J'ai bu du vin, j'ai adoré les idoles avec amour ; personne ne fit jamais ce que l'amour m'a fait faire. Quelqu'un sera-t-il jamais fou d'amour comme moi, et un schaïkh tel que moi sera-t-il aussi déshonoré que je le suis ? J'ai marché à reculons pendant près de cinquante ans ; mais à la fin l'océan du mystère a agité ses flots dans mon cœur. Un atome d'amour s'est élancé vivement de l'endroit où il était caché, et il m'a porté tout de suite sur le bord de la planche de l'existence. L'amour a déjà beaucoup fait, et il fera sans doute plus encore ; il a fait et il fera encore d'un froc un zunnâr. L'amour sait lire sur les parois de la Caaba ; l'amour connaît le secret du mystère qui fait perdre la raison. J'ai renoncé à tout ; mais dis-moi actuellement comment tu pourras t'unifier avec mot. Lorsque les fondements de l'édifice de l'union avec toi ont été jetés, tout ce que j'ai fait, je l'ai fait dans l'espoir de cette union. J'ai désiré l'union, j'ai recherché l'amitié, j'ai brûlé de dépit de me trouver dans l'absence. »

La jeune chrétienne dit encore : « O vieillard ! esclave de l'amour, je suis une personne considérable, et tu n'es qu'un faquir ; mais sache, ignorant que tu es, qu'il me faut de l'argent et de l'or ; ta prétention pourra-t-elle réussir sans argent ? Puisque tu n'as pas d'or, prends ta tête et va-t'en. Reste seul comme le soleil, prompt dans sa marche ; prends bravement patience et sois homme. »

Le schaïkh lui dit : « O charmante femme à la taille de cyprès, au sein d'argent ! tu m'engages vraiment à une belle chose ! Je n'ai personne que toi, ô charmante idole ! Retire donc la main du discours que tu tiens. Tu me repousses à chaque instant d'une manière différente, et tu me jettes ainsi dans le désespoir. Pour toi, j'ai tout supporté, par rapport à toi, j'ai fait tout ce que je pouvais faire. Dans la voie de ton amour, tout a disparu pour moi, l'infidélité et l'islamisme, la perte et le profit. Quelle n'a pas été l'agitation où tu m'as jeté dans mon attente ! et cependant tu ne m'as pas donné le repos dont je croyais jouir. Tous mes amis se sont retirés de moi : ils sont devenus ennemis de ma vie. Tu es ainsi, ils sont ainsi ; que ferai-je ? O toi qui as la nature vivifiante du Messie ! je préfère être avec toi en enfer que sans toi en paradis. » À la fin, lorsque le schaïkh fut devenu l'homme de la jeune chrétienne, le cœur de cette belle finit par ressentir à son égard la flamme de l'amour ; mais elle lui dit (pour l'éprouver encore) : « Actuellement, pour mon douaire, ô homme imparfait ! va garder mes pourceaux pendant une année entière ; et ensuite nous passerons ensemble notre vie dans la joie ou dans la tristesse. » Le schaïkh ne détourna pas la tête de l'ordre de sa belle ; car s'il l'eût détournée, il n'aurait pas trouvé ce qu'il recherchait. Ainsi donc ce schaïkh de la Caaba, ce saint et grand personnage, se résigna à garder les pourceaux pendant une année.

Dans la nature de chacun de nous il y a cent pourceaux : il faut devenir pourceau ou prendre le zunnâr. O toi qui n'es rien ! tu penses que ce danger était à appréhender pour le schaïkh, et voilà tout. Or ce danger se trouve dans l'intérieur de chacun de nous, il montre la tête lorsqu'on entre dans la voie du spiritualisme. Si tu ne connais pas ton propre pourceau, tu es excusable alors que tu n'es pas homme de la voie spirituelle. Quant à toi, homme d'action, lorsque tu mets le pied dans cette voie, tu vois en même temps cent mille idoles et cent mille pourceaux. Chasse le pourceau, et brûle l'idole dans la plaine déserte de l'amour ; sinon sois, comme ce schaïkh, déshonoré par l'amour.

A la fin, lorsque le schaïkh fut devenu chrétien, le bruit s'en répandit dans toute la Grèce. Ses compagnons en furent déconcertés et tout à fait désolés. Lorsqu'ils connurent sa détermination, ils abjurèrent son amitié. Tous fuirent son déshonneur et répandirent de la terre sur leur tête, par suite du chagrin qu'ils en ressentirent. Un de ses amis accourut néanmoins dans l'assemblée où était le schaïkh, et se présenta devant lui, en disant : « O toi qui négliges tes intérêts religieux ! retournons aujourd'hui auprès de la Caaba. Donne-nous tes ordres, et dis-nous ton secret à ce sujet, ou bien nous nous ferons tous chrétiens comme toi, et nous deviendrons le mihrab de l'ignominie. Nous ne voulons pas que tu sois seul à apostasier ; nous aussi nous prendrons le zunnâr chrétien. Autrement, pour ne pas te voir dans l'état où tu l'es mis, nous nous en irons de cette terre sans toi ; nous nous mettrons en prière dans la Caaba, pour ne pas voir ce que nous voyons. »

Le schaïkh répondit : « Mon âme est pleine de tristesse ; allez promptement là où votre désir vous porte. Quant à moi, l'église est désormais ma place, et la jeune chrétienne, le bonheur de ma vie. Savez-vous pourquoi vous êtes libres, c'est que vous ne vous êtes pas trouvés dans les mêmes circonstances que moi. Si vous vous fussiez trouvés un seul instant dans la même situation, j'aurais à présent des compagnons pour mes chagrins amoureux. Retournez donc, ô mes chers amis ! à la Caaba ; car, pour ce qui me concerne à présent, j'ignore ce qui pourra avoir encore lieu. Si l'on me demande des explications sur ma conduite, je répondrai la vérité. Où est (dira-t-on, par exemple) celui à qui le pied a manqué et dont la tête a tourné ? » Je répondrai : « Il est resté l'œil plein de sang et la bouche pleine de poison ; il est resté dans la bouche des dragons de la violence. Aucun infidèle au monde ne consentirait jamais à faire ce qu'a fait ce fier musulman par l'effet du destin. Il a vu de loin le visage d'une chrétienne, et il a repoussé avec impatience la raison, la religion et sa qualité de schaïkh. La jeune chrétienne a jeté les boucles de ses cheveux, comme un nœud coulant, autour de son cou, et elle l'a livré en proie à la langue de toutes les créatures. Si quelqu'un me gourmande à ce sujet, dis-lui que beaucoup d'autres tombent aussi dans ce chemin. Dans cette route, en effet, qui n'a ni commencement ni fin, quelqu'un sera-t-il par hasard à l'abri de la fourberie et du danger ? »

Il dit, et détourna son visage de ses amis, puis il retourna vers les pourceaux pour les garder. Bien de ses amis pleurèrent à cause du chagrin qu'ils éprouvaient à son sujet, et le regardèrent longtemps de loin. À la fin ils retournèrent du côté de la Caaba, l'esprit dévoré d'inquiétude, et le corps anéanti par la fatigue. Leur schaïkh était resté seul dans la Grèce ; il avait jeté au vent sa religion et était devenu chrétien. Ses disciples, honteux et stupéfaits, restèrent cachés chacun dans un coin.

Or il y avait dans la Caaba un ami du schaïkh qui, dans son ardeur, avait lavé ses mains de toute chose. Il était clairvoyant et dans la bonne route, et personne ne connaissait mieux le schaïkh que lui. Par hasard, lorsque le schaïkh partit de la Caaba pour son voyage, cet ami n'était pas présent, et, quand ce dernier fut revenu à sa demeure, il ne trouva plus le schaïkh dans sa retraite. Il demanda aux disciples du saint personnage des nouvelles de ce dernier, et ils lui apprirent tout ce qui s'était passé, à savoir, quelle lourde branche d'arbre lui avait blessé la poitrine par l'opération du destin, et quel accident lui était survenu par l'effet du sort. La chevelure d'une jeune infidèle, lui dit-on, l'a lié d'un seul de ses cheveux, et a obstrué pour lui de cent côtés le chemin de l'islamisme. Actuellement il joue à l'amour avec des boucles de cheveux et des éphélides ; il a brûlé son froc, et sa position est devenue tout à tait anormale. Il a entièrement retiré la main de l'obéissance aux préceptes de la religion, et à cette heure il garde les pourceaux. Livré aujourd'hui à un fol amour, le corps entouré d'un zunnâr, il est irrésolu ; mais, quoique le schaïkh ait joué son âme dans la voie de la religion, on ne peut reconnaître son infidélité comme invétérée.

Lorsque le disciple eut entendu cette histoire, il en fut si stupéfait que son visage devint jaune comme l'or, et qu'il se mit à se lamenter amèrement. Toutefois il dit à ses confrères : « Ô vous qui pleurez ! Il n'y a pas de distinction, dans la fidélité, entre l'homme et la femme. Pour secourir un ami malheureux, il n'y a quelquefois pas une seule personne sur cent mille qui puisse lui être utile à un jour donné. Puisque vous étiez les amis véritables du schaïkh, pourquoi ne l'avez-vous.pas aidé ? Soyez honteux d'une telle conduite, et aidez-le à sortir de sa situation fâcheuse ; traitez-le avec justice et fidélité. »

« Puisque ce schaïkh a mis sa main sur le zunnâr, il faut nous en serrer tous les reins ; il ne fallait pas se séparer de lui ; mais, au contraire, nous faire tous chrétiens. En agissant comme vous avez fait, ce n'est pas une assistance secourable que vous lui avez prêtée ; mais vous avez agi avec hypocrisie. Quiconque voudra venir en aide à son ami doit rester son ami, quand même il serait infidèle. C'est dans le malheur qu'on peut connaître celui qui vous est affectionné ; car dans le bonheur on a des milliers d'amis. Lorsque le schaïkh est tombé dans la gueule du crocodile, tous se sont enfuis loin de lui pour ne pas perdre leur réputation et leur honneur ; mais l'édifice de l'amour est souvent fondé sur l'infamie. Si l'on a de l'éloignement pour ce mystérieux phénomène, on est inexpérimenté. »

Tous les disciples du schaïkh dirent : « Ce que tu dis, nous l'avons dit bien des fois auparavant ; nous avons fait effectivement le dessein de passer ensemble avec lui la vie, dans la joie ou dans le chagrin. Nous aurions voulu rejeter la religion véritable et embrasser l'idolâtrie ; mais ce schaïkh, à la savante expérience duquel nous devions nous fier, exprima le désir de nous voir retourner l'un après l'autre. C'est parce que le schaïkh ne trouva pas notre secours utile, qu'il nous renvoya promptement. Ce fut ainsi que nous retournâmes d'après son ordre ; voilà ce qui s'est passé, nous n'en faisons pas un secret. » Le fidèle disciple répliqua : « Si vous vouliez agir dans cette affaire avec zèle, il fallait aller frapper à la porte de Dieu, et vous mettre, par la prière, en sa présence, fin vous plaignant devant Dieu du malheur que nous déplorons, vous auriez récité chacun une prière différente, en sorte que, vous ayant vas agités, Dieu vous eût rendu de nouveau le schaïkh sans retard. Pourquoi vous retirer de la porte de Dieu, si vous vouliez veiller avec soin sur votre schaïkh ? » Lorsque les disciples eurent entendu ce discours, aucun d'eux n'osa lever la tête, à cause de la confusion qu'il éprouvait. Mais il leur dit : « A quoi sert actuellement cette honte ? Lorsque nous pourrons agir, nous nous lèverons promptement ; nous serons assidus à la cour de Dieu, et nous nous mettrons au niveau de la poussière, à cause du crime du schaïkh. Nous nous couvrirons tous d'un vêtement de suppliant, et, à la fin, nous parviendrons à notre schaïkh. » Tous allèrent donc d'Arabie en Grèce, et restèrent secrètement en prière jour et nuit. Chacun des innombrables disciples du schaïkh était à la porte de Dieu, tantôt en supplication, tantôt en lamentation. Ils agirent ainsi pendant quarante jours et quarante nuits, sans détourner leur tête. Pendant ces quarante nuits, ils ne mangèrent ni ne dormirent ; pendant ces quarante jours, ils ne goûtèrent ni pain ni eau. Par l'effet des supplications de cette troupe d'hommes sincères, une pénible agitation se fit sentir dans le ciel ; les anges et les saints, habillés de vert sur les hauteurs et dans les vallées du ciel, se revêtirent tous de vêtements de deuil. A la fin, la flèche de la prière parvint à son but.

Le disciple dévoué qui avait excité ses compagnons, et qui tenait le premier rang parmi eux, était en extase dans sa cellule solitaire. Au matin, un zéphir musqué survint, et le monde fut dévoilé à son esprit. Il vit Mahomet arriver comme une lune avec deux boucles noires de cheveux qui descendaient sur sa poitrine. L'ombre de Dieu était le soleil de son visage ; l'âme des cent mondes était attachée à chacun de ses cheveux. Il marchait avec grâce et souriait ; quiconque le voyait se perdait en lui. Lorsque ce disciple vit le Prophète, il se leva aussitôt en disant : « O messager de Dieu, secours-moi ! Tu es le guide des créatures ; notre schaïkh s'est égaré, montre-lui le chemin, je t'en conjure au nom de Dieu ! »

Mahomet lui dit : « O toi dont les vues sont vraiment élevées ! va et sache que j'ai débarrassé ton schaïkh de ses liens. Ton intention pure a été récompensée, car tu n'as pas eu de cesse que tu n'aies obtenu la conversion du schaïkh. Entre le schaïkh et Dieu (la vérité) il y avait depuis longtemps un grain de poussière noire. J'ai enlevé aujourd'hui cette poussière de sa route, et je ne l'ai pas laissé plus longtemps au milieu des ténèbres. J'ai versé la rosée de l'océan de la supplication, et elle s'est répandue sur son existence. Cette poussière s'est retirée aujourd'hui du chemin ; le repentir a eu lieu, et le péché s'est effacé. Sache bien positivement que les fautes de cent mondes disparaissent du chemin par la vapeur d'un moment de repentir. Lorsque l'océan de la bienveillance agite ses vagues, il efface les fautes des hommes et des femmes. » Le disciple fut saisi de stupéfaction par la joie qu'il éprouva ; il poussa un cri tel que le ciel en fut ému. Il apprit cette circonstance à tous ses compagnons, et, après les avoir instruits de la grande nouvelle, il fit le projet de se remettre en route. Il s'en alla avec ses amis, pleurant et courant, jusqu'au lieu où le schaïkh gardait un troupeau de pourceaux. Ils virent le schaïkh devenu comme du feu, charmé au milieu de l'agitation qu'il éprouvait. Il avait rejeté de sa bouche la clochette chrétienne, et avait déchiré sa ceinture. Il avait à la fois jeté le bonnet de l'ivrognerie et renoncé au christianisme.

Lorsque le schaïkh vit de loin ses amis, il s'aperçut qu'il était dans les ténèbres. De honte il déchira son vêtement, et de sa main débile il jeta de la terre sur sa tête. Tantôt il répandait des larmes de sang comme la pluie, tantôt il se livrait au désespoir et voulait retirer ses mains de sa douce vie. Tantôt le rideau du firmament s'enflammait par l'effet de ses soupirs ; tantôt, par l'effet de sa douleur, son sang se calcinait dans son corps. La sagesse et les secrets divins, le Coran, les prophéties, tout ce qui avait été entièrement lavé de son esprit, tout cela lui revint à la fois en mémoire, et en même temps il fut délivré de sa folie et de sa misère. Lorsqu'il considérait son état, il se prosternait et pleurait, son œil ensanglanté par ses larmes ressemblait ainsi à la rose, et de honte il était perdu dans la sueur.

Lorsque ses compagnons virent que leur schaïkh était en proie à la douleur après s'être livré à une folle joie, ils allèrent tous devant lui, dans un état indicible de trouble, et s'offrant en sacrifice par reconnaissance. Ils dirent au schaïkh : « Apprends le secret sans voile ; le nuage s'est retiré de dessus ton soleil. L'infidélité a quitté le chemin, et la foi s'y est établie. L'idolâtre de la Grèce est devenue l'adoratrice de Dieu. L'océan de l'acceptation a agité tout à coup ses vagues, car le Prophète a intercédé pour toi. Actuellement c'est l'heure de la reconnaissance, exprime à Dieu ta gratitude ; pourquoi être dans le deuil ? Grâce soit à Dieu de ce que dans cet océan de poix il a tracé un chemin aussi visible que le soleil ! Celui qui sait rendre éclatant ce qui est noir sait aussi donner la contrition de tant de fautes ; c'est à savoir, le feu du repentir, qui, lorsqu'il brille, brûle tout ce qu'il faut brûler. » Bref, il fut décidé qu'on se mettrait tout de suite en route. Le schaïkh fit son ablution, il reprit son froc et partit avec ses compagnons pour le Hedjaz.

Sur ces entrefaites, la jeune fille chrétienne vit en songe le soleil descendre à côté d'elle et lui faire entendre ces paroles : « Suis ton schaïkh, adopte sa doctrine, sois sa poussière. Toi qui l'as souillé, sois pure comme il l'est actuellement. Comme il est venu franchement dans ta voie, prends à ton tour véritablement sa voie. Tu l'as arraché à sa voie, entre dans la sienne. Puisqu'il est dans la vraie voie, suis le même chemin. Tu as mis sa foi au pillage, comme un voleur de grand chemin ; suis actuellement la même route, reconnais enfin la vérité, après avoir si longtemps négligé de t'en instruire. »

Lorsque la jeune chrétienne se réveilla de son sommeil, une lumière pareille au soleil éclaira son esprit. Dans son cœur il surgit une étonnante émotion, qui la rendit impatiente dans sa recherche. Le feu tomba sur son âme ivre, sa main saisit son cœur, et son cœur tomba de sa main. Elle ignorait le fruit que son trouble produirait dans son intérieur. Cependant la jeune chrétienne n'avait pas de confident quand ces circonstances se produisirent. Elle vit qu'elle était une créature isolée au milieu de ces choses extraordinaires, une créature qui manquait de direction pour son chemin. Sa langue devait donc rester muette, et l'ignorance était son partage. En effet, chose étonnante ! au milieu de la joie et du plaisir, le schaïkh se glissa loin d'elle comme la pluie ; la jeune chrétienne sortit en courant, jetant des cris et déchirant ses vêtements ; elle courut au milieu du sang, la tête couverte de poussière. Avec un cœur plein d'affliction et un corps impuissant, elle poursuivit le schaïkh et ses disciples. Elle était inondée de sueur comme d'eau le nuage ; elle avait laissé échapper son cœur de sa main, et elle allait à la poursuite du schaïkh. Elle ignorait par quel côté de la plaine et du désert il fallait passer ; elle se lamentait beaucoup, faible et agitée qu'elle était, et, frottant à plusieurs reprises son visage contre terre : « O Dieu créateur ! disait-elle en gémissant (et en s'adressant au schaïkh), je suis une femme dégoûtée de tout. Adepte, comme toi, du chemin sans limite du spiritualisme, j'ai frappé de mes pieds ce chemin. Ne me frappe donc pas, car j'ai frappé sans connaissance. Apaise l'océan de ta fureur ; j'ai fait des fautes par ignorance, couvre-les. Ne relève pas ce que j'ai fait de mal. J'ai accepté la vraie religion ; ne me considère donc pas comme étant sans religion. » Cependant une voix intérieure apprit au schaïkh ce qui se passait : « Cette jeune fille, lui dit-elle, a quitté l'infidélité ; elle a connu l'existence de notre temple sacré, elle est entrée dans notre voie. Ainsi, reviens auprès de cette belle, tu peux désormais être intimement lié sans crime avec ton idole. » Alors le schaïkh rebroussa tout de suite chemin comme le vent, et, le bruit s'en étant immédiatement répandu parmi ses disciples, ils lui dirent tous : « Quel est donc le résultat définitif de ta conduite ? A quoi t'ont servi ton repentir et toutes tes courses ? Une fois encore tu te livres à l'amour ; tu laisses la pénitence et tu renonces à la prière. » Mais le schaïkh leur raconta l'histoire de la jeune fille ; il leur dit tout ce qu'il avait entendu, et leur déclara qu'il renonçait à vivre. Ensuite lui et ses disciples revinrent sur leurs pas jusqu'à ce qu'ils arrivassent au lieu où se trouvait la belle chrétienne. Mais ils la trouvèrent couchée par terre, le visage jaune comme l'or, les cheveux souillés par la poussière du chemin, les pieds nus, et ses jolis vêtements déchirés ; on aurait dit un cadavre.

Lorsque cette charmante lune vit son schaïkh, elle tomba en syncope par l'effet de la blessure qu'éprouva son cœur, et elle entra dans le sommeil de l'évanouissement. A cette vue, des larmes coulèrent sur le visage du schaïkh, et quand la belle chrétienne put jeter de son côté les yeux sur le schaïkh, elle répandit des larmes comme la rosée printanière. Elle vit que le schaïkh était fidèle à ses engagements, et elle se jeta à ses mains et à ses pieds. Elle dit : « Mon âme est consumée par la honte que j'éprouve à cause de toi ; mais désormais je ne puis brûler derrière le voile du secret ; enlève ce voile pour que je sois instruite, et montre-moi l'islamisme pour que je sois dans la vraie voie. » Le schaïkh fit donc connaître l'islamisme à la jeune chrétienne, et le bruit s'en répandit parmi ses amis. Lorsque cette jolie idole fut au nombre des fidèles, ils versèrent d'abondantes larmes de joie ; enfin quand cette belle, digne d'être adorée, eut trouvé le vrai chemin, elle trouva aussitôt dans son cœur le goût de la foi ; mais son cœur impatient se livra à la tristesse sans rencontrer de consolation.

« O schaïkh ! s'écria-t-elle, mon pouvoir est à bout ; je ne saurais supporter l'absence ! Je m'en vais de ce monde poudreux et étourdissant. Adieu, schaïkh San'aân, adieu ! Je ne puis en dire davantage ; j'avoue mon insuffisance ; pardonne-moi, et ne t'oppose pas à moi. » Cette lune parla ainsi et secoua sa main de sa vie ; elle n'avait plus qu'une demi-vie ; elle la sacrifia pour son amant. Son soleil se cacha sous les nuages, sa douce âme fut séparée (de son corps). Quel dommage ! Elle était une goutte d'eau dans cet océan illusoire, et elle retourna dans l'océan véritable.

Nous quittons tous le monde comme le vent ; elle est partie, et nous partirons aussi. Des faits pareils sont souvent arrivés dans la voie de l'amour ; celui-là le sait qui connaît l’amour. Tout ce qu’on dit au sujet de la voie spirituelle est possible ; il y a miséricorde et désespoir, tromperie et sécurité. L’âme concupiscente ne peut entendre ces secrets. Le malheur ne peut enlever la boule du mail du bonheur. Il faut entendre ces choses avec l’oreille de l’esprit et du cœur et non avec celle du corps'. Le combat du coeur avec l’âme concupiscente est à chaque instant terrible ; gémis, car le deuil est grand.

LE LANGAGE DES OISEAUX






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MessagePosté le: Mar 1 Aoû - 19:38 (2017)    Sujet du message: Publicité

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