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L’Emir Abdelkader – La vie et le souffle

 
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abdelrahmane
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MessagePosté le: Mer 22 Nov - 09:19 (2017)    Sujet du message: L’Emir Abdelkader – La vie et le souffle Répondre en citant

L’Emir AbdelkaderLa vie et le souffle (1/2)



Par Yannis B.
رأى البرقَ شرقياً، فحنَّ إلى الشرق   Qui voit l’éclair surgir à l’Orient, aspire après l’Orient ;
 و لو لاحَ غربياً لحنَّ إلى الغربِ        s’il éclate pour lui à l’Occident, qu’il aspire donc à l’Occident.
 فإنّ غرامي بالبُرَيْق و لمحِهِ            Mon désir c’est l’éclair dans sa fulgurance
 و ليسَ غرامي بالأماكِن و الترْبِ      et non pas l’endroit qu’il a touché.

A l’occasion de la première attribution du Prix Emir-Abdelkader de la promotion du vivre ensemble et de la coexistence pacifique en méditerranée et dans le monde le 21 septembre 2016, l’équipe de Sowt al Arab a tenu à vous offrir un essai de portrait de cet homme au parcours unique. Figure déclassée de l’histoire moderne, Abdelkader Ibn Muhieddin (littéralement fils du vivificateur de la religion) n’a pourtant rien à envier aux Gandhi et autres Mandela. Son message reste d’une remarquable actualité en des temps troublés où foi, raison et inter-connaissance des cultures s’enlisent dans le conflit meurtrier. Rien ne prédestine pourtant ce petit bédouin d’une noble lignée de la région d’Oran à un destin aussi exceptionnel. Qui a soif d’élévation et d’exemplarité trouvera dans l’Emir une source d’identification positive. Une source profonde car ses facettes sont à l’image des 99 noms de l’Un. Savant, chef de guerre contre l’occupant français, ami de Napoléon III, protecteur des chrétiens d’Orient lors des émeutes de Damas en 1860, grand mystique s’inspirant de la doctrine du Sheikh al-Akbar, surnom d’Ibn Arabi, apôtre de la fraternité et du dialogue, etc., il n’y aura jamais assez d’encre pour retracer, citer, exposer toutes les lignes d’une existence si féconde. Vous trouverez ici un humble exposé des 7 piliers d’une vie inoubliable qui continuera – Si Dieu veut – à nous inspirer par-delà les époques et les prêches de discorde.

De l’éducation pieuse à la guerre juste
1808, plaine de la Guetna, près de Mascara, notre homme voit la lumière du jour, et dans des conditions des plus favorables. Abd-el-Kader est fils de Muhieddin, chef tribal mais aussi spirituel d’une zaouïa dans l’Ouest de ce que l’on appelle aujourd’hui l’Algérie. Sous occupation ottomane les tribus du Maghreb vivent en tant qu’açabiyya. Rien, si ce n’est le partage de l’Islam et les alliances, ne fonde un sentiment d’appartenance entre les familles. L’ascendance noble du jeune Abdelkader le prédispose à l’étude exégétique. Lointain descendant du Prophète Mohamed, le jeune Abdelkader étudie dès son plus jeune âge le Saint Coran et les recueils des paroles prophétiques. Le Livre et la Sunna ne cesseront de le guider tout au long de sa vie y compris lors des périodes les plus sombres. Sa famille se rattache à la confrérie Qadiriyya, fondée par Abdelkader-al-Jilani, maître soufi né en Iran, enterré à Bagdad. Imprégné du soufisme et de réflexions ésotériques l’émir ne renonce jamais à ce qui constitue le cœur de sa religion “l’Amour de Dieu et/est l’Amour du prochain”. Il est aussi un cavalier hors-pair rompu à la chasse. Son enfance est heureuse ; rythmée par les fêtes religieuses, l’étude assidue et l’exercice physique. Après avoir obtenu le statut de Hafez à Oran il s’en va pour un premier voyage mystique vers la fin 1826. Il accomplit le Hajj transitant par l’Egypte puis par Damas et Bagdad. Les quelques mois passés à Damas sont pour le jeune maghrébin zélé l’occasion d’apprendre aux côtés du cheikh Khalid al-Naqshbandi – son père se réjouit de cette initiation auprès d’une autre “voie compliquée”. Pourtant, les découvertes multiples s’effacent devant la grandeur – sans cesse renouvelée à chaque lecture – d’Ibn Arabi, le plus grand des savants, andalou musulman du XIIIème siècle auquel il dédiera un large pan de ses réflexions métaphysiques. Il est alors temps pour la troupe d’Algériens de se rendre à Bagdad afin de se recueillir sur la tombe de leur ancêtre. Abdelkader al-Jilani y est mort en 1127 après une vie d’études et de prières. C’est en homme qu’il revient sur sa terre natale, secouée par le bruissement des appétits des puissances européennes et l’affaiblissement de l’Empire Ottoman. En 1829, son mariage avec sa cousine Khayra réjouit la communauté. 6 mois plus tard, la France envahit l’Algérie. La guerre sainte est déclarée.

“Tout autorisation de se défendre est donnée aux victimes d’une agression, qui ont été injustement opprimées, et Dieu a tout pouvoir pour les secourir”   Coran, 22, 39

À 23 ans, Abdelkader devient l’émir. Le 21 novembre 1832, avec l’appui de son père et des notables locaux, il est investi lors de la cérémonie de moubayaa d’une mission de chef politique pour assurer la résistance. Un chef de guerre qui résista 17 ans, d’où la célèbre expression selon laquelle Abdelkader est le “meilleur ennemi de la France”. Intrépide, stratège, charismatique, savant … en dépit de la violence de l’attaque et des dissensions tribales l’émir s’adonne à une guerre juste comme l’autre algérien Saint-Augustin l’avait théorisé avant lui. Jamais sa volonté de ramener la paix ne fut obscurcie par un quelconque sentiment de vengeance. Malgré les traités Desmichels (1834) et de la Tafna (1837) la paix est bafouée unilatéralement par l’armée coloniale française. Le jihad (racine ج ه د, contribuer, faire son possible) n’est conçu que comme moyen de légitime défense. Dans son Kitab al-Mawaqif, Halte 71 “Du combat contre l’âme” Abdelkader développe sa compréhension du verset coranique “Et combattez pour la cause de Dieu ceux qui vous combattent” : “Je sus que l’ordre était donné de lutter contre son âme (nafs) et de la combattre d’une manière et selon des règles précises et déterminées. Tout d’abord ce combat ne saurait être que pour la cause de Dieu (…) Le plus grand combat contre l’âme réside dans la conformité à la Tradition, les paroles et les dispositions.” Commence par toi-même puis par ceux qui sont à ta charge ! Le message est enraciné dans une tradition millénaire loin des extrapolations contemporaines.
Sa magnanimité, révélée aux yeux de la France, entre paradoxalement dans la légende, durant une période de violence extrême.

Le précurseur de l’Etat Algérien et du droit international humanitaire
“Je n’étais pas né pour être un guerrier. Il me semble que je n’aurais jamais dû l’avoir été, ne fût-ce qu’un seul jour. Et pourtant, j’ai porté les armes toute ma vie. Que les desseins de la Providence sont mystérieux ! Ce ne fut que par un concours de circonstances que je me trouvais soudain jeté hors de la vocation à laquelle tout me destinait, ma naissance, mon éducation, mes préférences” Correspondances avec l’ancien évêque d’Alger.

La guerre contre l’occupant ne fera jamais primer la victoire sur la protection de l’Humain, notamment des prisonniers. Arraché à la vie contemplative par la nécessité de protéger la terre de ses ancêtres, l’émir mène une guerre d’une étonnante modernité. Dessinant les contours du futur Etat algérien, il appelle à l’union des tribus : “Sinon, ils vous réduiront au joug et à l’humiliation. Remerciez-moi d’être leur ennemi mortel. Tribus, debout ! Secouez votre apathie. Croyez-moi, je n’ai à cœur qu’un seul désir : le bonheur, le bien-être, la prospérité des musulmans. Tout ce que j’exige de vous aujourd’hui, c’est la discipline, la concorde et la stricte observance de votre loi sacrée afin que nous puissions triompher de l’infidèle”.
Avec éloquence, il mobilise les siens au nom des principes islamiques : “Ils n’ont quitté leur propre pays que dans le seul but de conquérir et de réduire le nôtre en esclavage. Mais je suis l’épine que Dieu leur a plantée dans les yeux et si vous voulez m’aider, je les rejetterai à la mer” (archives de la bibliothèque d’Alger). Les mots sont durs mais nécessaires à la mobilisation générale jusque dans les hauteurs de Kabylie. Cette ardeur rhétorique cache un respect poussé et précurseur des droits fondamentaux. Lors de son intervention du 28 mai 2013 au colloque international sur l’Emir et le droit international humanitaire, Peter Maurer, Président du Comité international de la Croix-Rouge, reconnaît de bon cœur ce rôle de précurseur : “La codification du droit international humanitaire moderne – également appelé « droit de la guerre » ou « droit des conflits armés » – remonte à la première convention de Genève en 1864. Bien des années auparavant, l’Émir Abdelkader avait déjà établi un droit pour les personnes privées de liberté. En pleine lutte contre la conquête coloniale française, l’Émir a exigé qu’un traitement humain soit réservé aux prisonniers. Toute transgression était sévèrement punie.” La dignité humaine est sa croyance profonde. Honorer l’homme c’est honorer une manifestation de Dieu et donc le manifester ici-bas

Mustapha Chérif, universitaire et ancien ministre Algérien, détaille lors de ce même colloque les aspects de cette guerre à visage humain. “ La politique humanitaire de l’Émir Abdelkader et sa culture de la paix s’expriment en 1837 par un texte édifiant sur la détention des prisonniers et leurs droits. Il promulgua en 1843 un décret national sur les méthodes de l’art de la guerre au sens humanitaire. Un article précise que sera récompensé celui qui amène aux autorités un prisonnier sain, sauf et bien traité. Tout soldat adverse hors d’état de combattre, qu’il soit prisonnier ou blessé, était épargné, soigné et protégé, sans discrimination”.
Sa lettre adressée à l’Archevêque d’Alger, où il recommande la mission d’aumônier, est tout autant révélatrice d’un esprit de tolérance qui – en pleine guerre – reconnaît le droit révolutionnaire à la différence : “Envoyez un prêtre dans mon camp. Il ne manquera de rien. Je veillerai à ce qu’il soit honoré et respecté, comme il convient à celui qui est revêtu de la noble dignité d’homme de Dieu et de représentant de son évêque. Il priera chaque jour avec les prisonniers, il les réconfortera, il correspondra avec leurs familles (…) pour adoucir les rigueurs de leur captivité.” 

Ni oppressés ni oppresseurs, comme le rappelle le texte sacré “Dieu n’aime pas les agresseurs” (2,190). Depuis sa prise de responsabilité l’émir n’avait qu’un seul but en sus de la résistance : “Mon devoir comme chef et comme musulman, était de relever, la religion et la science”. Son idée était de créer un Etat musulman, soudé face à l’ennemi commun, en liant les tribus entre-elles et vivifiant les cœurs (et les tripes) par la tradition prophétique. Dans chaque ville, chaque tribu, des écoles étaient instaurées par l’émir. Dénégation du népotisme, sélection de ses lieutenants et préfets sur le mérite, et respect des autochtones : “Si mon propre frère fautait, même pour sauver sa vie, je le punirais”.  Pour éviter toute exaction envers les administrés, les envoyés juraient sur le livre d’Al-Boukhari et engageaient leur responsabilité. Très inspiré par sa halte dans l’Egypte du réformateur Mohamed Pacha lors de son pèlerinage un système de collecte d’impôt est mis en place, des tribunaux sont installés veillant à l’application des principes sacrés et du respect de la solidarité contre l’envahisseur. “Comme l’instruction, j’avais partout organisé la justice : les juges étaient rémunérés à raison de 10 douros par mois et de plus ils recevaient une rémunération pour certains actes”. L’économie de guerre n’est évidemment pas épargnée. A Miliana et Tlemcen, un premier haut-fourneau et une armurerie sont construits. Une machine à frapper la monnaie – acte de souveraineté par excellence – a été retrouvée. Outre sa régulière correspondance avec l’armée française, Abdelkader sollicitait l’aide des puissances étrangères par l’intervalle des juifs maghrébins à l’instar des Judas Ben Duran, Mardochée Amar, les frères Manucci et autres, par lesquels il se procurait les livres précieux depuis son adolescence et sans lesquels l’import d’armes aurait été impossible.

Abdelkader s’impose comme un chef moderne méticuleusement organisé. Malheureusement pour lui, la France est d’une infinie supériorité. Avec l’arrivée – en février 1841 – du Général Bugeaud à la tête de 100 000 hommes appliquant une politique massive de “terre brûlée” la progression des troupes françaises est inarrêtable. Les prisonniers s’amassent, les tribus font défection, la nourriture manque. Le 16 mai 1843, le Duc d’Aumale, fils du Roi Louis-Philippe, s’empare en l’absence de l’émir de son pilier stratégique : sa capitale mobile, la smala. A elle seule, symbolisant la volonté de renouer avec le nomadisme et d’échapper plus facilement à l’ennemi. Un ordre implacable y règne. Chacun est à sa place et la connaît dans un enchevêtrement de cercles emboîtés selon un ordre cosmogonique. Cette nuit-là, cette capitale de 60 000 âmes disparaît. “Si je me trouvais là, nous aurions combattu pour nos femmes, nos enfants (…). Mais Dieu ne l’a pas voulu, je n’ai appris ce malheur que trois jours -après ; il était trop tard.”.  Sa bibliothèque chérie de plusieurs milliers de livres est intégralement brûlée.  Bugeaud fut sans pitié, brûlant, pillant, tuant les populations civiles. En bon professionnel, il ne rechigne pas à reconnaître la grandeur de son adversaire : “C’est une espèce de prophète, il est pâle et ressemble assez au portrait qu’on a donné au Christ … On peut dire à l’honneur d’Abdelkader que jamais grande insurrection n’avait été mieux préparée et mieux exécutée”.

(Bataille de Sidi Brahim, du 23 au 26 septembre 1845, 3 jours et 3 nuits.)
Condamné aux va-et-vient entre le territoire du sultan du Maroc et aux opérations dans l’Ouest Algérien l’émir n’est plus qu’un fantôme insaisissable. Il attaque puis disparaît. La victoire est impensable mais la résistance est une question d’honneur. Le sultan du Maroc cède rapidement aux pressions françaises suite aux bombardements d’août 1844 et la défaite de la cavalerie marocaine à Oujda. Encerclé, Abdelkader se rend finalement à la volonté de Dieu. Pour interrompre la misère de son peuple, il dépose les armes à Sidi-Brahim -où il avait triomphalement tenu tête trois ans plus tôt- le 23 décembre 1848. Le 25, la mer l’éloigne loin de son Oranie natale, croyant vogué vers Alexandrie. La promesse faite “au nom du fils du Roi” ne sera pas respectée. Le héros de la résistance se mue en prisonnier avec 88 de ses proches. A Toulon, le voyage s’arrête.
L’exil français – l’Isthme embryonnaire
“Si vous deviez m’apporter de la part de votre roi, toute la fortune de la France en millions et en diamants et s’il était possible de la mettre toute entière dans le pan de ce burnous, je la jetterais à l’instant dans la mer qui bat contre les murs de ma prison plutôt que vous rendre la parole qu’on m’a solennellement donnée. Cette parole, je la porterai en moi jusqu’à ma tombe. Je suis votre hôte. Faites de moi votre prisonnier si vous voulez mais la honte et l’ignominie en pèseront sur vous et non sur moi.”
Le 28 avril 1848, lorsque que lui et ses compagnons sont conduits au Fort de Lamalgue, l’émir outré du parjure s’adresse en ces termes au Général Daumas venu lui offrir un château et des privilèges à condition qu’il renonce à rentrer en terre d’Islam comme prévu initialement. Très vite, la troupe est transférée grâce à l’aide d’Alphonse de Lamartine, nouveau ministre des Affaires étrangères. Malgré son image de mahométan sanguinaire, il n’a fallu que six mois à l’émir pour laisser une trace indélébile dans les esprits : ascèse, méditation, prières, éducation des enfants, rencontres avec tous ceux qui en font la demande, quelques amitiés sont mêmes nouées, avec le curé et d’autres notables. Sous la demande du Général Daumas – devenu son ami – le prisonnier écrit même un traité de la femme en Islam. Le 3 novembre de la même année, ses derniers mots sont pour les habitants : « Je vous le dis à vous et je voudrais pouvoir le dire à tous les Béarnais : jamais je n’oublierai la cordialité de leur accueil et, partout où je serai transporté, mes vœux et mes prières seront toujours pour eux ». La dureté de l’exil ne se fera réellement sentir qu’à partir du 8 novembre 1848. Transféré au Château d’Amboise, la légende de l’émir “ami des Français” peut alors commencer. L’exil en France marque une rupture sans précédent dans la vie d’Abdelkader. A sa tristesse s’ajoute l’abandon de la résistance. Ce sera le début de son émigration intérieure – Kitman. A son arrivée à Toulon, l’émir écrit deux textes au général Daumas où il demande l’accomplissement de la promesse énoncée mais bien plus encore: “Lorsque je fus vaincu – quand il me fut impossible de douter plus longtemps que Dieu, pour des raisons impénétrables, avait décidé de me retirer son appui – je pris la décision de me retirer du monde (…) Certains d’entre vous peuvent s’imaginer que, regrettant la solution que j’ai prise, je nourris encore l’intention de retourner en Algérie. Cela ne sera jamais. Je peux maintenant être compté parmi les morts. Mon seul désir est d’être autorisé d’aller à la Mecque et à Médine, pour y prier et adorer le Dieu Tout-puissant.”
A Amboise, il prie, jeûne et réfléchit sur son triste sort. Seule la lecture des textes sacrés, l’écriture de poésies et la présence de ses proches lui procurent courage et patience. Sa hauteur de vue le place rapidement au centre des intérêts. Ses correspondances avec des hommes d’Eglise respirent le dialogue. C’est à cette époque que l’on date son Miqrad al-hadd, une réfutation des critiques faites à l’Islam, et sa célèbre lettre aux Français, originalement intitulée Rappel à l’intelligent, avis à l’indifférent. En dépit de tout cela, l’absence de liberté lui pèse. Napoléon III le délivre le 16 octobre 1852 ; l’émir lui dédie un poème : “D’autres ont pu me terrasser, d’autres ont pu m’enchaîner mais Louis-Napoléon est le seul qui m’ait conquis”. Le bédouin fait un triomphe sur Paris. Le 28 octobre 1852, l’Illustration écrit “Abdelkader est devenu le lion de nos réjouissances publiques”. Ce même jour, aux côtés de Napoléon dans la loge impériale, il assiste à l’opéra Moïse de Rossini. Abdelkader va jusqu’à remettre entre les mains du maître de la France une lettre synthétisant sa conduite à l’égard de son pays d’accueil et de l’Algérie jusqu’à sa mort : “Je viens donc vous jurer, par le pacte et les promesses de Dieu et par les promesses de tous les prophètes et de tous les envoyés de Dieu, que je ne ferai jamais rien de contraire à la confiance que vous avez mise en moi que je tiendrai religieusement mon serment de ne jamais retourner en Algérie. (…) Je suis un descendant du prophète et personne ne pourra jamais m’accuser de fourberie. Comment, en vérité, cela serait-il possible après avoir reçu de tels bienfaits de votre propre main ? ”.  
L’amitié entre l’émir et Napoléon III ne se résume pas qu’à de simples motivations politiques. Certes, Louis-Napoléon voyait en Abdelkader le candidat parfait pour le placer à la tête de son grand Royaume Arabe rêvé mais le refus qu’il essuya ne lui a jamais fait rompre l’aide matérielle qu’il apporte à Abdelkader et toute l’affection qu’il lui porte. Lors de son voyage triomphal à travers la France, l’émir observe la beauté des paysages et les avancées de la technique. Grandi par son expérience dans le Royaume qui lui a pourtant volé sa terre, l’émir vogue en terre d’Islam, la première, celle d’Orient.  La France n’oubliera jamais son passage. Le carré musulman d’Amboise immortalise l’endurance dans l’épreuve d’Abdelkader mais aussi son message universel de tolérance.

(Cimetière musulman à Amboise, France. Stèles d’Alep)


L’Emir Abdelkader – La vie et le souffle (2/2)



Par Yannis Boustani

 A l’occasion de la première attribution du Prix Emir-Abdelkader de la promotion du vivre ensemble et de la coexistence pacifique en méditerranée et dans le monde le 21 septembre 2016, l’équipe de Sowt al Arab a tenu à vous offrir un essai de portrait de cet homme au parcours unique. Figure déclassée de l’histoire moderne, Abdelkader Ibn Muhieddin (littéralement fils du vivificateur de la religion) n’a pourtant rien à envier aux Gandhi et autres Mandela. Son message reste d’une remarquable actualité en des temps troublés où foi, raison et interconnaissance des cultures s’enlisent dans un conflit meurtrier. Rien ne prédestine pourtant ce petit bédouin d’une noble lignée de la région d’Oran à un destin aussi exceptionnel. Qui a soif d’élévation et d’exemplarité trouvera en l’émir une source d’identification positive. Une source profonde car ses facettes sont à l’image des 99 noms de l’Un. Savant, chef de guerre contre l’occupant français, ami de Napoléon III, protecteur des chrétiens d’Orient lors des émeutes de Damas en 1860, grand mystique s’inspirant de la doctrine du Sheikh al-Akbar, surnom d’Ibn Arabi, apôtre de la fraternité et du dialogue, etc., il n’y aura jamais assez d’encre pour retracer, citer, exposer, toutes les lignes d’une existence si féconde. Vous trouverez ici un humble exposé des 7 piliers d’une vie inoubliable qui continuera – Si Dieu veut – à nous inspirer par-delà les époques et les prêches de discorde.
Le retour en Dar al-Islam –  Abdelkader le grand mystique – l’éducation par l’exemplarité
Libéré par Napoléon III, l’émir et ses compagnons naviguent vers la terre d’Islam. Les frais de l’installation à Brousse, en Anatolie sont entièrement couverts par la France. Achat d’une propriété, import des livres, chevaux, famille restée en France et voyageant entre les continents. Pour la Sublime Porte, en vertu de la nouvelle législation en Algérie, c’est une troupe de sujets certes musulmans mais de jure français. Depuis ce mois de janvier 1863, ils vivent paisiblement, visitent le cœur de l’Empire musulman et se réapproprient leur liberté. Toutefois, les hauts placés de l’Empire Ottoman ne voient pas d’un bon œil l’arrivée d’autant d’individus au service du héros de la résistance algérienne. Quant au ministère français des Armées, il se méfie toujours d’une possible révolution indigène. L’ancien interprète militaire Bullad est détaché à Brousse où il fera des rapports quasi quotidiens aux autorités. Mais la Turquie n’est qu’une étape. La guerre franco-russe éclate en 1854 et Abdelkader honore son ami l’empereur des français de trois chevaux turcs aux harnements brodés de poèmes. Pourtant, la guerre de Crimée lui restera lointaine.Lorsque Brousse est ravagée par un tremblement de terre en août 1955 le départ collectif est acté.
Au coeur du Bilad al-Cham, dans l’ancien centre du califat Omeyyade, l’émir et son cercle s’installent dans le quartier où gît la dépouille de son défunt guide Ibn Arabi. La foule identifie Abdelkader en le défenseur de l’identité arabo-musulmane. En terre arabophone et pieuse, le résistant retiré du monde peut s’adonner à de profondes méditations et se consacrer des journées entières à l’éducation, la lecture et l’écriture. Il devient en sa qualité de descendant du Prophète, de savant religieux, de professeur remarqué et de héros militaire une des personnalités les plus respectées de la région. Pour autant, Abdelkader ne peut s’effacer totalement de la vie politique.C’est qu’il est encore le dépositaire d’intérêts qui le dépassent. La France voit dans l’émir un possible régent pour la région (Damas, Mont Liban) en cas de disparition de la grande Porte. Dans un long rapport daté du 30 août 1857, Bullad demande à l’empereur d’éloigner Abdelkader de Damas. Et, paradoxalement, dans le même rapport où il accuse en fait Abdelkader de vouloir ressusciter l’arabisme, il ajoute :
“ Un jour viendra peut-être où il serait très avantageux pour la France d’avoir au cœur de la Syrie un homme tel qu’Abdelkader qui puisse, soit comme instrument, soit comme allié, peser d’un certain poids dans la balance des destinées de l’Empire ottoman. “
Jusqu’en 1860, une frange intellectuelle mène en France une impressionnante campagne kadirienne. La Revue des deux Mondes et la Revue d’Orient en sont deux éminents véhicules. Face au défi colossal de la question d’Orient les puissances européennes en ont l’eau a la bouche. Les milieux affairistes, banquiers, francs-maçons, saint-simoniens poussent Napoléon III à créer un état syrien qui sera sous la régence d’Abdelkader !
De leur côté, les notables locaux se méfient de son influence et de sa cour grandissante d’Algériens. Plusieurs litiges éclatent entre la France et l’Empire Ottoman : les nombreux aller-retours des proches entre l’Algérie, la Tunisie et l’Egypte brouillent la nationalité d’appartenance. Les autorités françaises refusent que toute personne relevant de l’autorité de l’émir paie l’impôt obligatoire dont doivent normalement s’acquitter les maghrébins.
Malgré toutes les torpeurs, la vie de l’émir s’articule dès lors essentiellement autour de la quête de Dieu et de la connaissance. Son Royaume n’est pas de ce Monde. Les manipulations stratégiques ne l’intéressent guère, le pouvoir n’est pas pour un homme qui ne trouve jouissance que dans l’union avec son Dieu. En 1857, Abdelkader finance et assure la première publication moderne du chef d’œuvre d’Ibn Arabi : ses Futuhat al-makkiyya (les révélations mekkoises). Son quotidien est sobre. Charles Henry Churchill, consul britannique à Damas, se lie d’amitié avec l’émir et lui consacre une biographie issue de longs échanges. “Il se lève deux heures avant l’aube et s’adonne à la prière, à la méditation religieuse jusqu’au lever du soleil”. L’après-midi “Il prend un siège, ouvre le livre choisi comme base de discussion, et lit à haute voix ; constamment interrompu par des demandes d’explications qu’il donne en ouvrant ces trésors multiples d’études laborieuses“. Le vendredi – jour sacré des musulmans – il donne et aide les pauvres gens. Homme de contemplation mais également d’action au service de son prochain.

L’Humanisme en paroles et en actes – les chrétiens de Damas -1860
La légende de l’Emir Abdelkader magnanime et humaniste s’ancre dans une action précise : la protection qu’il accorde à des milliers de Chrétiens de Damas, les sauvant in extremis d’une mort certaine. Depuis déjà plusieurs mois, les puissances européennes se préparent à l’Orient de demain. L’empire Ottoman s’affaiblit, chaque pays joue la carte ethnico-confessionnelle. Montées les unes contre les autres les communautés druze, musulmane et chrétienne se replient sur elle-même. En juillet 1860, des émeutes éclatent. Retiré en banlieue de Damas, l’émir informé de telles nouvelles décide de renoncer provisoirement à sa retraite spirituelle. Il est de son devoir de musulman éveillé de protéger les chrétiens menacés de mort par … des musulmans comme lui. “Chrétiens, sortez ! N’ayez pas peur de nous, nous sommes les hommes de l’émir Abdelkader, suivez-nous, pour vous sauver !” Le 9 juillet 1860 l’émir réquisitionne la citadelle turque de la ville. Pendant plus de 10 jours, la foule se déchaîne. Il descend en personne devant les émeutiers pour les réprimander : “Misérables ! Est-ce là la façon dont vous honorez le Prophète ? Que la malédiction soit sur vous ! (…) Je ne livrerai pas un seul chrétien. Ce sont mes frères. Retirez-vous où je donne à mes hommes l’ordre de rétablir l’ordre”. En sauvant une dizaine de milliers de chrétiens et les consuls russe et français en les accueillant dans sa propre demeure, la figure de l’émir prend une dimension intemporelle et universelle.

Tableau symbolisant l’acte héroïque de l’émir, Damas, 1860
Le monde découvre en cet homme un message d’espoir et de concorde. Pluie de distinctions s’en suit : le 7 août un décret promeut Abdelkader grand-croix de la Légion d’honneur, la Russie lui octroie la Croix de l’Aigle blanc, la Prusse la Croix de l’Aigle noir, la Turquie le Medjidié de première classe, la Grèce le récompense de la Croix du Sauveur. Même le Pape le décore de l’ordre de Pie IX. A ces distinctions s’ajoutent des cadeaux en nature : fusil à deux canons incrustés d’or de l’Angleterre, paire de pistolet inestimable d’Amérique. La franc-maçonnerie prend contact avec l’émir en lui offrant un merveilleux bijou à la géométrie symbolique (rendu au Grand Orient en 1947 par le l’arrière-petit-fils palestinien de l’Emir, visible au musée de la rue Cadet). Un échange épistolaire quant à l’initiation d’Abdelkader est toujours aujourd’hui sujet à de vives polémiques.
Encore une fois, la voie mohammadienne – le cœur de l’Islam motive ses actes. Il répliquera de la sorte aux félicitations de l’évêque d’Alger : “ Le bien que nous avons fait aux chrétiens n’est autre que l’application de la Loi de l’Islam et le respect des droits humains. Car tous les hommes sont la famille de Dieu, et le plus aimé de Dieu est celui qui est le plus utile pour sa famille”. Cet accomplissement supérieur de l’être par la manifestation des qualités empruntées à Dieu résonne aujourd’hui comme un pied de nez aux extrémistes partisans de la violence aveugle.
Récupérations de la figure de l’Emir : entre sanctification, trahison et source de légitimité
La pomme de discorde franc-maçonne est la plus connue mais non l’unique. S’il est vrai qu’un échange de lettres entre le Grand Orient de France et l’émir est un fait vérifiable, son initiation est beaucoup plus discutable. La première missive émane de la loge parisienne Henri IV. Elle flatte et remercie l’émir : “Vous êtes bien le représentant, le véritable type de cette vigoureuse nationalité arabe à laquelle l’Europe doit une grande partie, sa civilisation et les sciences (…) La franc-maçonnerie, qui a pour principe l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme, et pour base de ses actes, l’amour de l’humanité, la pratique de la tolérance et de la fraternité universelle, ne pouvait assister sans émotion au grand spectacle que vous donnez au monde“. Cette spiritualité occidentale voyait en l’émir un de ses frères mais aussi un possible point d’ancrage en Orient et pourquoi pas le prémice d’une diffusion plus large de la franc-maçonnerie. La franc-maçonnerie déclare l’initiation de l’émir mais nul ne saura le fin mot de cette histoire. Abdelkader a bien dialogué et participé à des débats mais il est difficile d’attendre d’un homme aussi pieux l’adoption complète d’un dogme athée et naturaliste. L’hypothèse la plus probable reste celle de la neutralité. L’émir discute avec tous et de tout sans tabou dans un souci de fraternité et de stratégie géopolitique. De longues lettres de dialogues et d’argumentations philosophiques sont certifiées véridiques. Les allégations d’initiation ne proviennent que de la franc-maçonnerie parisienne. Les débats continuent de défrayer la chronique : l’algérien Hamza Benaissa publie en 2015 un livre s’opposant fermement aux récupérations franc-maçonnes de l’émir.  Cependant, la discussion est beaucoup plus dépassionnée en ce qui concerne ses multiples descendants. Leur initiation serait avérée et non débattue ; un document atteste même de leur “allégeance à la France”.

(source: http://www.grandorientarabe.org/index.php?p=1_38_Emir-Abdelkader)
Ce chiasme franc-maçon est poussé très loin par certains tel que l’éminent Bruno Etienne. L’émir aurait atteint un tel degré d’illumination qu’il aurait basculé dans un syncrétisme de l’unicité de Dieu. Y compris chez certains musulmans soufis et/ou orientalistes la figure de l’émir est sacralisée et bien souvent purifiée de certaines paroles traditionnelles et encombrantes. On ne peut pas faire de l’émir un homme moderne et partisan d’une laïcité quelconque. L’idée de Dar al-Islam lui reste chère. L’Emir n’a jamais innové et beaucoup lui prête une attitude moderne et tolérante en forte contradiction avec son cadre de pensée très traditionnelle. On trouve ainsi dans son Kitab al-Mawaqif que “c’est une obligation pour tous les hommes de parler arabe toujours et partout” ; “celui qui croit différemment du sens littéral apparent de la révélation, est dans le vrai subjectivement, mais non objectivement ; il est donc dans l’erreur et dans le péché”. Abdallah Penot l’ésotérique – dans sa récente traduction –  fait état de la formule “athées blasphémateurs” dans ce livre pourtant quintessence de la spiritualité d’Abdelkader. On peut prêter beaucoup de qualités à l’émir mais pas celle d’être un moderne au sens européen du terme. Force est toutefois de reconnaître que lui refuser celle d’innovateur n’entre pas en contradiction avec les valeurs de tolérance, de paix et d’élévation qu’il exhorte.
Longtemps oublié, le héros de la résistance est réhabilité par la guerre d’indépendance algérienne. La jeune nation a besoin de symbole pour construire un fier récit national. Abdelkader devient ainsi le père mythifié de la nation libre de la République algérienne. Houari Boumediene – deuxième président de la jeune Algérie entre 1965 et 1976 –  va même jusqu’à rapatrier ses cendres depuis Damas en 1966.

(Cérémonie de rapatriement du corps de l’émir, Algérie, 1966 : youtube)
A contrario, l’émir fait aujourd’hui l’objet de vives critiques y compris algériennes. Parfois jugé en traître et traité de vendu aux français une question persiste aussi bien du côté populaire que du côté des intellectuels : peut-on considérer l’émir Abdelkader comme un sujet et plus encore en patriote français ?  Il est vrai que l’émir n’a pas combattu toute sa vie et s’est rendu à la supériorité française. Il est vrai qu’à aucun moment l’émir n’a refusé les milliers de francs d’aides que la France lui octroyait pour vivre confortablement. Il est tout aussi vrai que l’émir s’oppose à ses fils en 1871 lorsque ces derniers l’appellent à soutenir l’insurrection du cheikh Mokrani. Même ces descendants n’ont pas renié la pension que leur accorde l’Etat français ; le gouvernement dépose ainsi à la mort de notre homme “sur le bureau du Sénat un projet de loi ayant pour objet d’apporter une pension de 80 000 francs à la famille de l’émir”. Projet adopté à la chambre des députés. Toutes ces informations font de l’émir pour les plus nationalistes un soumis à la France tout comme il apparaît pour les musulmans les plus dogmatiques comme un soufi illuminé succombant à la tentation de la réforme. Une vision complexe permet de nuancer ces positions. A ce titre, L’émir ne parla jamais français et ne prit jamais les armes du côté français alors qu’il aurait pu lors de la guerre de Crimée et dans le prolongement renoncer à sa retraite spirituelle pour servir la France en acceptant d’être propulsé à la tête d’un Empire Arabe. Sa défaite en 1848 est pour lui l’occasion de se consacrer uniquement à la quête spirituelle. Il est l’hôte de la France. L’émir dès son exil renonce à la politique. Du moins il se consacre à la grande Politique, celle de l’âme.
Un message inépuisable – l’Isthme des Isthmes – Al insan al-kamil
« Le barzakh (l’isthme) ne s’identifie à aucune de ces deux entités, sans être distinct d’elles pour autant. N’étant l’essence d’aucune d’elles pour autant sous tous les rapports, il possède à la fois la puissance de l’une et de l’autre. Sa “face” est tournée vers celle-ci et celle-là, bien qu’il soit par ailleurs sans parties, indivisible et insécable (…) Cette Réalité Mohammadienne est donc l’Isthme séparant l’Etre inconditionné (al-wûjud al mutlaq) du pur néant (al ‘adam al mutlaq). Elle est également le degré de l’Homme parfait qui joue le rôle d’intermédiaire (barzakh) entre la fonction de Divinité (al-Uluhiyya) et les créatures, faisant ainsi le lien entre le conceptuel et le sensible“, Le Livre des Haltes, Halte 235.
De janvier 1863 à juillet 1864 Abdelkader effectue son dernier pèlerinage à la Mecque. Il s’exile à Médine et visite la terre sainte. Là-bas il atteint un degré de conscience et d’élévation supérieure. Il ne se déplace que pour méditer dans la grotte de Hira où le prophète reçut la révélation. A son retour, l’émir se voit une nouvelle fois dans l’obligation de revenir aux affaires terrestres. C’est que El-insân el Kamil (l’homme complet/parfait) se doit de ne négliger aucun versant de l’existence. La construction du canal de Suez sera sa dernière participation aux grandes affaires de ce monde. Une résidence en Egypte – dans l’isthme de Suez -est même un temps pressentie pour l’émir. Abdelkader se réjouit auprès de Ferdinand de Lesseps d’un tel projet. En 1867, sa visite de l’Exposition universelle à Paris est un événement mondain. Le 17 novembre 1869, aux côtés de l’impératrice Eugénie, le Prince royal de Prusse et bien d’autres personnalités, l’émir assiste à l’inauguration du Canal de Suez. Comment ne pas voir en cette prouesse technologique un espoir de matérialisation du projet d’union tant voulu par Abdelkader ?Si les musulmans et les chrétiens avaient voulu me prêter leur attention, j’aurais fait cesser leurs querelles ; ils seraient devenus, extérieurement et intérieurement des frères.”  Les contradictions apparentes pouvaient s’éteindre au profit d’une interconnaissance. L’émir avait déjà bien compris l’indicible : la question d’Orient est avant tout une question d’Occident. Plutôt qu’une lutte frontale, violente, déshumanisante cet homme de piété cherche à rassembler autour d’incontournables points commun. La technique de l’Occident, la spiritualité de l’Occident. “L’isthme des isthmes”, expression popularisée par les travaux de Bruno Etienne au sujet de l’émir, se dessine dans la figure rayonnante de ce maghrébin.
La dernière décennie de sa vie, Abdelkader la dédie à la prière et l’éducation. Son rôle n’est plus à prouver dans la formation de la nahda – renaissance. Yusuf el Nabhani, Muhammed Jafar al Kattani et bien d’autres penseurs de ce courant modernisateur puisent dans les écrits et paroles de l’émir leurs inspirations. Dans L’Intérieur du Maghreb, le grand orientaliste Jacques Berque fait de l’émir une source indiscutable de la renaissance arabe : “La splendeur littéraire du Livre des Haltes risque de renverser bien des hiérarchies reçues et (…) la véritable Nahda n’est sans doute pas là où on cherche”.
Plus encore, l’émir Abdelkader par-delà les frontières, incite au rapprochement et au questionnement spirituel. René Guénon, Louis Massignon, Khaled Bentounès, Éric Geoffroy … Autant de vivificateurs transmettant le message lumineux de l’émir à travers les siècles.
Il est indiscutable que l’homme fut de tradition, ancré dans un sunnisme orthodoxe et résolument en son cœur que symbolise le taçawwuf. Son message n’en reste pas moins intemporel et indispensable en ce début de XXIème siècle destructeur où les idées, en particulier religieuses, servent d’armes. Certes, nous avons pu voir que l’émir est homme de contradictions mais de celles-ci née une richesse universelle au service de l’Un et surtout des hommes de tous horizons. Un message d’exemplarité, de tolérance, de miséricorde et plus encore de valorisation de la différence qui ne trouve son pareil dans l’histoire récente. Pour les croyants et les non croyants, il est urgent de remettre au goût du jour la figure de l’émir Abdelkader. Ni d’Orient, ni d’Occident, son patrimoine appartient à l’humanité toute entière. Au fond, comme nous le rappelle Ibn Arabi, les hommes sont les ennemis de ce qu’ils ignorent. Valoriser sa personne revient à réinjecter du positif là où le négatif des images médiatiques infiltre nos quotidiens. Les idées maussades sont impropres à véhiculer l’espoir qui nous fait défaut.
L’adage veut que “Qui connaît son âme connaît son seigneur“. Abdelkader réplique dans la halte 355 de son Kitab al-mawaqif : “l’âme humaine est le vêtement et le manteau“.
Paix.

(Remise du premier prix Emir Abdelkader, le 21 septembre 2016, en Algérie)

Bibliographie:
  • L’Emir Abdelkader, Apôtre de la fraternité, Mustapha Cherif, Odile Jacob, 2016
  • Abdelkader, Bruno Etienne, Hachette Littératures, mise à jour de 2003
  • Abd el-Kader, un spirituel dans la modernité, dirigé par Éric Geoffroy, IFPO Damas, 2012
  • « L’Emir Abdelkader  et le droit international humanitaire » http://iqbal.hypotheses.org/2851
  • « L’Emir Abdelkader, un humaniste pour le 21e siècle », Réda Benkirane http://iqbal.hypotheses.org/1231
  • Emir Abdelkader – Ecrits spirituels, présentés et traduits par M. Chodkiewicz
  • Emir Abd el-Kader, Le Livre des Haltes, traduit par A. Penot, Editions Dervy, 2008
  • Un documentaire sur l’exil français d’Abdelkader https://www.youtube.com/watch?v=bk4FrACvX5s



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MessagePosté le: Mer 22 Nov - 09:19 (2017)    Sujet du message: Publicité

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